"L'école française a tendance à fabriquer de bons petits soldats"

Bertrand Galliot enseigne les mathématiques en milieu hospitalier, pour des collégiens et lycéens. Il est aussi le co-fondateur du site de cours en ligne Les Bons Profs, qui compte aujourd’hui plus d’un million d’abonnés. Il croit dur comme fer qu’il est essentiel de mettre en place une autre façon d'enseigner. Objectif : aider les enfants à gagner en confiance, cesser d'en faire de "bons soldats" - obéissants certes, mais  peu préparés aux exigences du monde professionnel. Cela passe aussi par un autre rapport à l'oral en classe, moins formaté, moins stressant aussi.

Diriez-vous que les lycéens et collégiens ont peur de l’oral ? 

Les adolescents ont une obsession : leur image. Un bouton sur le nez suffit à les mettre en mode panique. Un détail qui cloche sur leur tenue va les déstabiliser. Ils craignent plus que tout le ridicule. Or qui dit prendre la parole dit exposer son image… Donc oui, bien sûr, les lycéens et collégiens sont stressés par l’oral. C’est tout simplement naturel à leur âge.
Le mode d’enseignement ne fait rien pour arranger l’affaire. A la peur du ridicule s’ajoute le stress de la note, par exemple quand l’élève passe au tableau ou présente un exposé. Il faudrait mettre en place des systèmes où les enfants parlent sans être sanctionnés par une note. 

Que faudrait-il faire pour « briser » la peur de l’oral à l’école ? 

Personnellement, j’irais assez loin ! Je serais même partisan de créer des cours de théâtre obligatoires. C’est la meilleure façon d’apprendre à jouer avec son image, à sublimer la peur du ridicule.
Je pense aussi qu’il faut revoir en profondeur la façon de faire cours. Aujourd’hui, on demande aux élèves de se taire en classe, de travailler seul, de ne pas partager leurs résultats aux autres. Ça ne contribue pas à libérer la confiance. Pire, cette attente du système éducatif est aux antipodes des exigences actuelles du monde de l’entreprise. Quand les jeunes arrivent dans les bureaux, on leur demande l’inverse de ce qu’ils ont appris à l’école : ils doivent pitcher, vendre des projets, travailler en équipe. L’école française fabrique de bons petits soldats, l’entreprise n’a pas besoin de ça. 

Vous êtes professeur en milieu hospitalier. Cela vous permet-il de tester des approches pédagogiques nouvelles ? 

J’ai de petits effectifs, c’est donc plus facile d’essayer des choses nouvelles. Par exemple, avant j’expliquais Pythagore au tableau, j’étais content quand les élèves me posaient des questions. Aujourd’hui, j’ai quitté l’estrade et réorganisé les tables. Mes élèves travaillent en petits groupes. Moi, je glisse d’un groupe à l’autre avec ma chaise à roulettes et j’aide à faire les exercices. J’essaie aussi de changer les règles : mes élèves peuvent se lever sans autorisation pour chercher du matériel, ils peuvent parler à leurs voisins. Ça n’a l’air de rien, mais c’est aussi une façon de développer l’intelligence collective et émotionnelle. Ce n’est pas si loin de l’oral. 

Que pensez-vous du grand oral du bac et de l’oral du brevet ? 

Je suis un fan absolu. Je pense que ces épreuves sont un signe positif, un mouvement vers un enseignement moins formaté. Par ailleurs, ces épreuves obligatoires sont aussi une façon de réduire les inégalités sociales face à la prise de parole. Elles vont permettre à des élèves qui n’ont pas le « capital social » d’être formés et de progresser. 

L’an dernier, j’ai été membre du jury d’un Grand Oral du bac. Les élèves avaient beau être stressés, ils s’en sont vraiment bien sortis. J’ai même été bluffé par leur performance. En dépit de ce que l’on a pu entendre, ils ont été bien formés par leurs profs. L’idéal serait bien sûr d’aller plus loin. Il y a un vrai travail à faire sur l’art oratoire, sur l’art de capter l’auditoire, éventuellement en faisant intervenir des experts susceptibles de donner des conseils sur la voix, la posture, la respiration…

Le conseil de Bertrand Galliot pour le Grand Oral du bac : N’attendez pas d’être à J-15 pour choisir votre sujet !

Plus l’orateur est passionné par son sujet, plus il a de chances de séduire le jury. Le choix du sujet est donc primordial. « Si l’élève s’y prend trop tard, il aura tendance à choisir le sujet travaillé en classe. Résultat : il risque de raconter (sans conviction !)  la même chose que ses camarades… et de lasser le jury », explique Bertrand Galliot. Il sait de quoi il parle : en tant que membre d’un jury du Grand Oral en 2021, il a vu beaucoup de sujets sur le nombre d’or…
Mieux vaut prendre quelques risques, avec un sujet intrigant, quitte à sortir des sentiers battus. L’an dernier, un élève a choisi de s’atteler à la question suivante : « pouvons-nous être en lévitation sur un balai comme Harry Potter ? ». « Il s’est posé une question farfelue, il a mené sérieusement ses recherches, c’est un travail personnel : c’est exactement ce qui plait », conclut Bertrand Galliot.